Propos sur l'équitation de tradition française et la légèreté
Dès mes débuts en équitation, ma pratique a été irriguée par des principes issus tant de l’équitation ancienne que du bauchérisme.
Le lecteur intéressé par l’ensemble des principes développés par les quatre grands courants de l’équitation française pourra se reporter à La Main du maître pour en découvrir tous les développements.
Ils constituent l’aboutissement de cinq siècles de tradition équestre. L’examen des textes m’a permis de discerner au-delà des techniques propres à chaque courant ou école et de l’interprétation personnelle que propose chaque écuyer, au-delà des particularités, des principes communs et de mettre ainsi en évidence les continuités qui traversent ces pratiques. Je vais exposer rapidement ces principes essentiels issus de l’équitation ancienne et du bauchérisme, que j’ai intégrés et qui maintenant servent de substrat à l’équitation que j’ai développée sous le vocable (déposé à l’INPI) de « Nouvelle Équitation à la française ».
Alternance des aides et descente des aides
Dans une lettre adressée le 23 mai 1498 au marquis de Mantoue par le roi Ferdinand d’Aragon se trouve défini le principe fondamental de l’alternance des aides et de la descente des aides. Le roi explique que, si le cavalier dirige son cheval par les actions de main et de jambe, il arrive à le diriger sans l’action des jambes et, même le cheval une fois dresse, le cavalier peut-il le monter sans aucune aide.
« Monter sans aide » suppose donc de se faire obéir du cheval sans employer la force, sans répéter les actions des aides pour arriver, petit à petit, à n’employer que l’une ou l’autre et même ni l’une ni l’autre. Ce principe d’alternance et de descente des aides est expose par Antoine de Pluvinel, par François de La Guérinière (qui décrit la technique de ce qu’il nomme le premier « la descente des aides ») et enfin chez Baucher qui le redécouvre sous le vocable « Main sans jambes et jambes sans main ». Le meilleur exemple de ce travail se trouve dans le traité de Faverot de Kerbrech, en particulier au sujet du travail au galop. La figure 9 ci-dessous donne une magnifique idée de ce qu’est cette manière de laisser le cheval exécuter de lui-même un mouvement.
Et finalement, François Baucher perfectionne la technique en créant la « descente simultanée de main et de jambes », qui se résume, selon Faverot de Kerbrech (dans une lettre adressée au capitaine Beudant), en « cesser absolument de faire sentir les aides ».
En remontant à Xénophon, nous trouvons le principe qui justifie ces techniques, principe qui repose sur « l’imitation de la nature » exposé par Aristote.
« Toutes les fois qu’on saura l’amener à faire ce qu’il fait de lui-même lorsqu’il veut paraître beau, on trouvera un cheval qui, travaillant avec plaisir, aura l’air vif, noble et brillant. »
Trois idées émergent de cette citation, l’imitation de la nature, le libre consentement du cheval et le plaisir.
Imitation de la nature, emploi de la douceur et libre consentement du cheval
L’imitation de la nature
Cette idée est séduisante mais je pense que « l’imitation de la nature »est un leurre. Elle fut défendue par Dupaty de Clam, lui-même traducteur de Xénophon, dans La Science et l’Art de l’équitation (1776) :
≪ L’animal n’est beau qu’autant que l’attitude factice du manège nous peint celle de la nature libre. ≫ :
Ces deux expressions, « attitude factice » et « nous peint », ne peuvent s’intégrer dans l’équitation que je propose car cela suppose une certaine contrainte. Deux écuyers ont même proposé de dépasser la nature. Le duc de Newcastle l’indique dans le titre de son traité de 1657 :
La Méthode nouvelle et Invention extraordinaire de dresser les chevaux, les travailler selon la nature, et parfaire la nature par la subtilité de l’art.
Et le général Decarpentry, en 1949, donne comme objectif d’amener les allures au degré de perfection « stylisée » qui les transforme peu à peu en airs de haute ecole3.
Loin de toutes les contraintes que l’homme impose au cheval pour briller, je cherche à maitriser les mouvements naturels sans les perturber et à conserver la plasticité posturale du cheval sans le contraindre à travailler dans une seule posture. Il ne s’agit plus de peindre la nature libre mais bien plutôt que la nature s’exprime librement.
La douceur et le plaisir
Salomon de La Broue qui inaugure l’équitation française dans la seconde moitié du XVIe siècle insiste sur la douceur et le plaisir, en promouvant le « respect de la capacité et du naturel du cheval » :
« Il me semble que le Chevalier qui a réputation d’être bon Cavalerice peut paroistre pour le moins celui, qui maniera de quelque air relevé, duquel néanmoins l’action en soit déplaisante, à savoir forcée, et faite comme par dépit. Car une chose doit être estimée qu’en tant qu’elle est faite gayement et avec facilité. Ce que le Cavalerice peut apprendre aux chevaux, outre le manège de guerre, n’est que pour une délectation particulière, et pour faire mieux paroistre le Chevalier… mais je veux que toujours la capacite et le naturel du cheval soient l’objet et le sujet principal du Cavalerice. »
Et par ailleurs :
« Le libre consentement du cheval amène plus de commodités que les remèdes par lesquels on tache de le contraindre, [aussi] le Cavalcadour doit-il user d’une grande douceur et patience […] afin de conserver, tant qu’il sera possible, le courage et l’allégresse du jeune cheval, qui est l’une des notables considérations de cest art. »
L’expression du « libre consentement du cheval » indique l’objectif primordial à atteindre dans chaque interaction avec le cheval. L’éducation au « mouvement passif et au mouvement induit » que je développe au chapitre III, « Le mouvement passif et le mouvement induit » (p. 104), est un des éléments clefs de son obtention.
Appui du cheval fort léger et appui à pleine main
Xénophon évoque seulement l’emploi de la main légère. Au XVIe siècle français, entre les militaires et les écuyers deux opinions s’opposent sur la relation de la bouche du cheval avec la main du cavalier. Certains recommandent l’appui a pleine main alors que d’autres préconisent l’appui fort léger. Salomon de La Broue tranche en faveur de l’appui fort léger. Bien que l’appui à pleine main soit préconise par deux écuyers, l’un en 1717, le sieur de Preville, dans La Science de la Cavalerie, puis le comte d’Aure en 1850 dans son cours d’équitation militaire, toute l’équitation française n’a pensé qu’a alléger l’appui.
Allégement de l’appui
L’allègement de l’appui est une constante de l’équitation ancienne en France. Pour La Broue, la clef de l’impulsion et de la facilite réside dans la relation légère a la bouche du cheval :
« La principale curiosité que doit avoir le Cavalerice désireux de réduire par son art et sa diligence le cheval en la perfection de ses plus beaux exercices, est de le rendre premièrement paisible et bon a la main : car de la faut que naisse la franchise et facilite de tous les beaux airs et maneges. »
Pluvinel donnant leçon au jeune Louis XIII renforce cette idée et précise qu’elle est le préalable au développement de l’activité du cheval :
« Il faut bien prendre garde de presser le cheval auparavant de l’avoir allegery. »
Il précise ainsi que la main précède l’action de la jambe, que les deux actions sont séparées. Le général Faverot de Kerbrech précise même que l’activité se développe comme conséquence directe de la légèreté :
« La légèreté bien comprise augmente l’impulsion. »
C’est sur cette conséquence de la légèreté que j’oriente mes recherches. Faverot définit la légèreté par la mobilité de la mâchoire inférieure du cheval. Dans les développements de ce livre, le lecteur découvrira que je me focalise sur le relâchement et la flexibilité de la nuque et de toute l’encolure et ne m’intéresse à la flexion de mâchoire que lorsqu’elle apparaît de façon spontanée. Cette flexibilité de la nuque a des effets réels sur l’ensemble de la locomotion du cheval.
Facilité d’exécution
La Broue est le premier écuyer a énoncer le critère de la facilite d’exécution en l’appliquant autant au cavalier qu’au cheval. « Faire faire facilement des choses faciles au cheval » est le fondement de son travail et l’allégement de l’appui la condition essentielle. L’expression « des choses faciles au cheval » peut avoir deux sens, soit que ces « choses » lui soient naturellement faciles soit qu’elles lui aient été rendues faciles. Cette recherche de la facilité d’exécution ne doit pas être envisagée comme un but lointain de la progression mais comme un objectif de chaque étape de travail. C’est une constante de tous les instants et, comme je l’ai indiqué dans Leçon de la longe, dès le début du dressage « il faut de tout, un petit peu et tout de suite ».
Ce concept de la facilite d’exécution sera repris et développé par les bauchéristes de la seconde manière sous le vocable de « légèreté ».
La mise en main et ses effets sur les postures du cheval, sa locomotion et son mental
La mise en main apparait dans le premier traité d’équitation des temps modernes, en 1550, de Federigo Grisone :
« [Lorsqu’un cheval] s’embride, le mufle retiré pour aller férir du front, il n’en sera pas seulement plus ferme de bouche, mais aussi il tiendra son col ferme et dur jamais ne la mouvant hors de son lieu, et avec un doux appui s’accompagnera et agencera de sorte la bouche avec la bride, la machant toujours qu’il semblera qu’elle y soit miraculeusement née : et tant plus on le travaillera, tant plus croitra sa vertu, et de quelque qualité qu’il soit ou bonne ou mauvaise, il se montrera en cette façon toujours gaillard et galant avec une grande apparence de perfection. »
Au XVIIe siècle, Samuel Fouquet de Beaurepaire, écuyer de la Grande Écurie du roi sous Louis XIV, dans Le Modèle du parfait cavalier (1665) perfectionne cette description :
« Le cheval se peut dire dans la main, lorsqu’il prend et garde si justement l’appui, que lorsque les rênes sont dans leur due égalité, tiennent et logent la tête avec une telle liberté et aisance, qu’il la porte incessamment en bon lieu, sans s’égarer de son devoir ; c’est-à-dire qu’il se ramène sans être gène, qu’il porte haut sans que l’on puisse dire qu’il a le nez au vent, qu’il le baisse avec telle proportion que l’on ne puisse l’accuser de s’armer ou porter trop bas ; lorsqu’il jouit d’une liberté si entière que l’on ne puisse remarquer le moindre défaut à sa bouche ; lors que ça facilite à suivre la main et le poignet ne lui peut reprocher la moindre répugnance aux effets raisonnables de la bride ; lorsqu’il donne librement sa tête et son col au moindre mouvement du poignet ; […] lorsqu’il aime et goûte si agréablement le mors. »
La description de Grisone de la mise en main est reprise au XXe siècle dans Équitation académique du général Decarpentry. Le langage du général n’est pas le même. Cependant, de semblables éléments la composent bien que l’on soit dans le courant bauchériste :
« […] la décontraction de la bouche dans le ramenez. C’est un mouvement de la langue analogue à celui qu’elle exécute pour la déglutition et qui soulève le ou les mors, la mâchoire inférieure ne s’écartant de la supérieure que dans la mesure nécessaire pour permettre le mouvement de la langue. »
Ainsi la mise en main est-elle le fondement de l’équitation à la française, qu’il s’agisse de l’ancienne équitation ou de son expression bauchériste. A la suite de sa définition, le général Decarpentry reconnaît six bénéfices qu’il attribue à la mise en main. Le lecteur peut retrouver tous ces développements dans La Main du maître. Je ne les expose pas ici dans la mesure où je fonde ma technique sur le relâchement de la nuque pour obtenir celui de tout le corps du cheval (voir chapitre III, « Le relâchement des muscles de la nuque ».
La légèreté
De nos jours et sans grands fondements techniques sérieux, la légèreté est devenue un argument de vente et un emblème commercial. On parle aussi de cheval baroque et d’équitation baroque. Bizarre, original, c’est ainsi que baroque est défini dans les dictionnaires avec pour synonyme excentrique. Nom masculin, il qualifie un style qui s’est spécifiquement développé en architecture, musique et littérature. L’équitation savante se définit comme classique par ses caractères inspirés des choix esthétiques de l’Antiquité gréco-latine (alliance de qualité technique, de rationalité, d’harmonie, de mesure, etc. par opposition a romantique ou baroque).
À propos de la légèreté, on pourrait paraphraser la fameuse apostrophe de Mme Roland sur la « Liberté ah ! Légèreté ! Que de crimes on commet en ton nom ! »
Il convient de ne pas lui donner plus d’importance théorique qu’elle n’en a en pratique. L’union de l’homme et du cheval repose sur le principe de l’économie des forces. Ce principe, qui s’applique autant au cheval qu’au cavalier, est appelé « légèreté », celle-ci étant définie comme « la parfaite obéissance du cheval aux plus légères indications de la main et des jambes de son cavalier ≫ selon le général L’Hotte, qui ajoute :
« La légèreté caractérisant donc, en même temps, l’état du cheval parfaitement mis et la rectitude des moyens employés pour le conduire, il s’ensuit que l’expression “légèreté” s’applique à la fois au dressage du cheval et au talent de l’écuyer. Elle en est le critérium. D’où il s’ensuit que la légèreté – la légèreté parfaite s’entend – trouve sa formule dans la mise en jeu par le cavalier et l’emploi que fait le cheval des seules forces utiles au mouvement envisage ; toute autre manifestation des forces produisant une résistance, et, partant une altération de la légèreté. »
Je préconise de l’acquérir par la confiance que donne la liberté de mouvement. La légèreté est le résultat de la flexibilité de l’ensemble des ressorts du cheval, la preuve d’un état de disponibilité mentale et physique qui rend toute action sur le cheval aisée, simple et facile. « De la flexibilité des ressorts que doit présenter le cheval dressé, en vue de l’équitation savante s’entend, et de la justesse des actions du cavalier qui le monte, découle ce qu’on est convenu d’appeler la légèreté […]20. » La légèreté est l’indice de la justesse des actions du cavalier qui ne font pas réagir le cheval d’une manière mécanique sous la menace du mors comme des éperons, mais induisent chez ce dernier un état général de relâchement musculaire et d’apaisement mental. Plus un cheval travaille avec des muscles relâchés, moins le cavalier aura besoin du secours des jambes. Voici ce qu’Étienne Beudant avait répondu à René Bacharach qui l’interrogeait sur le sens des trois points du titre de son livre Main sans jambes… :
« Quand la main est bien employée, on n'a presque plus besoin des jambes. » Je paraphrase en disant que plus les muscles sont relâchés, moins le cheval a besoin d’être sollicité pour développer sa locomotion. Le principe de « l’accompagnement amplifié » – fondement de l’équitation que je propose – permet de compléter ce concept de légèreté par celui de ≪ mouvement en apesanteur » .
La plasticité posturale
La mise en main est la clef de voûte de tout l’édifice du dressage du cheval. Elle est le fruit de la flexibilité de toutes les articulations et de la « plasticité posturale du cheval ». J’entends par plasticité posturale la capacité du cheval à passer facilement d’une posture à une autre sans que l’une des postures en rende une autre moins facile, ou même impossible à tenir. Par exemple, il faut faire très attention à ce que l’élévation et le soutien de l’encolure ne soient pas obtenus au détriment de son abaissement, de son extension, de sa flexion, ce qui serait le signe d’une posture forcée. D’un point de vue historique, on en trouve une application implicite chez quelques écuyers, par exemple chez le général L’Hotte affirmant que, sur un même cheval, il applique les principes de l’un ou de l’autre de ces deux maîtres, d’Aure pour le travail en extérieur et Baucher pour le travail en manège. Quant à Étienne Beudant, il suggère de laisser le cheval libre en extérieur et d’utiliser le ramener pour faire plus classique dans le travail de haute école bien qu’il estime que ce ne soit pas indispensable. Le général Faverot de Kerbrech nous alerte sur la difficulté à maintenir la plasticité posturale chez un cheval et donne un exemple :
« Du reste, lorsqu’une posture arrive à être très familière a un animal, c’est toujours aux dépens de la facilité avec laquelle il prend les autres. Il ne faut plus alors lui donner, jusqu’à nouvel ordre, que celles qu’il a de la peine à conserver. »
« Il arrive parfois qu’un cheval ayant de grandes dispositions à engager ses jarrets, à se rassembler, devient difficile à maintenir au trot même ralenti, à la suite des exercices du galop. Dans ce cas, il faut cesser entièrement de demander cette dernière allure un certain temps, jusqu’à ce que le trot redevienne très facile. ≫
Je préconise une autre solution qui est, au cours d’un même travail, d’alterner continuellement les différentes postures, en passant de l’une a son contraire (par exemple, de l’élévation à l’abaissement d’encolure et inversement de l’abaissement à l’élévation), de manière à contrôler en permanence la plasticité posturale. De plus, cette alternance dans les postures permet aux muscles de se reposer à tour de rôle.
Le relâchement des muscles de la nuque
En conséquence, au lieu de solliciter la mobilité de la bouche pour obtenir la décontraction des autres régions du corps du cheval, je recherche le relâchement des muscles de la nuque et de l’encolure dans un travail à pied que je vais décrire dans le cadre d’exercices qui ont pour but d’éduquer le cheval au « mouvement passif » et au « mouvement induit » une fois son état mental apaisé, si nécessaire. François Baucher était arrivé aux mêmes conclusions quelques années avant sa mort. Je suis donc conforté dans ma propre évolution.
« Toutes les résistances de l’encolure, même celles d’élévation et d’affaissement, prennent toujours leur source dans les contractions latérales. Ce sont donc ces contractions latérales qu’il faut d’abord vaincre. Avec leur disparition, la mobilité de la mâchoire apparaît aussitôt [mobilité spontanée, donc ! La seule que j’envisage]. La contraction des muscles de la mâchoire ne doit donc plus être considérée que comme un effet dont la cause réside dans les résistances latérales de l’encolure. L’importance attachée autrefois à la mâchoire se reporte donc aujourd’hui sur l’encolure. Cette région étant souple, la mâchoire est mobile. Le vice versa n’existe pas, un cheval à encolure contractée par exemple mangeant son avoine avec un jeu de mâchoire aussi facile que celui qui a l’encolure souple. La lutte contre les résistances latérales de l’encolure doit donc être le but constant de nos efforts, puisqu’en disparaissant elles entraînent les résistances de toute la colonne vertébrale et de la mâchoire par conséquent la légèreté. Dès lors on comprend que de tous les freins, le bridon est le meilleur et le plus prompt et le plus juste dans ses efforts. Puisque de tous, c’est lui dont l’action latérale est la plus directe sans compter que, mieux que tout autre, il élève tout en ne transmettant que juste la force employée. »
Mon innovation par rapport à ce que préconise Baucher, c’est de provoquer les flexions latérales sans agir sur la bouche mais par mouvement passif et induit.
Le concept d’apesanteur
Dans cette première partie, j’ai développé l’analyse d’une locomotion naturelle fondée sur les oscillations et les mouvements de balancier qui font que les mouvements viennent des extrémités du corps. Elle permet de remettre le cheval dans l’amplitude de tous ses mouvements et de le faire entrer dans l’apaisement de son mental.
La locomotion interne
Il existe une deuxième locomotion naturelle qui est mise en jeu par le cavalier dans une deuxième étape de l’éducation du cheval lorsque tous les mouvements d’amplification vers le haut, le bas, en avant, latéralement sont obtenus le cheval restant dans le mouvement passif, complètement relâché.
Elle s’observe lorsqu’en liberté il est de bonne humeur, plein de joie et d’envie. Le cheval est alors « animé ». Il relève la tête et n’a plus besoin des mouvements de balancier. Cet étirement vers le haut se fait sans que les muscles de l’encolure se durcissent. L’encolure et les membres sont relâchés. Le travail est désormais interne. L’oscillation est dans le corps et n’est plus dans la tête. Cela bouge librement à l’intérieur. Le mouvement ne vient plus des extrémités mais du ventre. Le ventre et le poitrail propulsent le corps.
Dans ce contexte, le corps du cavalier doit fonctionner sur un mode identique, que sa gestuelle devienne aussi de plus en plus intérieure comme cela se pratique dans certains arts martiaux. Pour affiner ses sensations, il peut se prolonger en imagination jusqu’aux pieds du cheval pour développer leur continuité. Le cavalier va exercer des pesées sur l’étrier au moment du poser de l’antérieur. Ainsi le corps du cavalier est-il parfaitement aligné au-dessus du pied du cheval et cet appui sur l’appui au sol provoque un mouvement ascendant du cheval. Pour sentir le moment propice à cet appui, le cavalier laisse son ischion du même côté descendre avec la selle au moment du lever de l’antérieur et prolonge cette descente par son appui sur l’étrier.
L’expérience de l’apesanteur
La concordance des mouvements du cheval et du cavalier est alors d’une telle qualité que la main perd la sensation de la masse de la tête et de l’encolure du cheval. C’est une expérience de l’apesanteur. C’est une expérience rare. La plus courante apparaît au cours d’un vol parabolique en avion lorsqu’il y a équilibre entre les forces qui propulsent vers le haut et les forces d’attraction qui attirent vers le bas. En aïkido, alors même que le a- privatif semble indiquer l’absence de poids, cet état apparaît lorsqu’il y a addition de toutes les forces. On est propulsé dans la suite de notre premier élan par une inflexion de notre trajectoire sans que notre intention initiale soit brutalisée. C’est quelque chose de mouvant. En équitation, lorsque la main accompagne le cheval qui accompagne la main, il arrive un moment où la sensation du mouvement se dissout dans l’absence de résistance de l’autre. Le mouvement n’est plus identifié à une résistance, mais plutôt, par exemple, comme le vent ou l’air. Le cheval est dans le mouvement de la main. Il y a identité de mouvement. L’apesanteur de la tête peut se communiquer au cavalier. Il y a libération progressive de ses gestes. C’est une expérience que le cheval vit aussi.
Comme en aïkido, ce phénomène apparaît rarement mais, lorsqu’il est établi, il devient pérenne. La conduite du cheval devient un délice, une délectation particulière qui est le résultat de l’accompagnement amplifié à son stade de perfection. Cela donne une autre définition de la légèreté qui est tout à fait observable alors qu’il est beaucoup plus difficile d’observer la réactivité aux aides.
Cet état d’apesanteur apparaît lorsqu’il y a soutien de l’avant-main. Ce soutien est un des deux éléments qu’utilise le général L’Hotte pour définir le ramener, l’autre étant la flexibilité. Je relie cette flexibilité au concept de plasticité posturale. Dans l’état d’apesanteur, la tête se place forcément dans la posture qui lui est la plus commode et il n’est plus vraiment nécessaire, à mon avis, d’arriver ensuite au ramener comme le recommande le général Faverot. Le cavalier doit se fier à ses sensations et laisser le cheval s’approcher plus ou moins du ramener comme il l’entend. L’état d’apesanteur est alors le seul critère qui permette de juger si le cheval est libre de sa gestuelle et qu’il n’y a aucun blocage.